Cinq mille ans, peut-être davantage. Le thé est l'une des plus longues conversations entre l'homme et une plante. Elle a commencé dans une forêt du Yunnan, et elle se poursuit aujourd'hui, dans votre tasse comme dans la nôtre.

Aux origines, au Yunnan
Le théier Camellia sinensis est natif d'une zone forestière qui couvre aujourd'hui le sud-ouest de la Chine. C'est dans cette aire que poussent encore les théiers les plus anciens du monde, et c'est au Yunnan, plus précisément dans les montagnes du Lincang, que se trouvent les plus impressionnants d'entre eux. Certains arbres dépassent mille ans. Et le plus ancien atteint les 3200ans, il est maintenant protégé et on le récolte plus. Un musé a même été ouvert en son honneur.
Cette ancienneté botanique a une conséquence simple : c'est là, et probablement nulle part ailleurs, que les premiers hommes ont rencontré le thé. Avant d'être une boisson, le thé a sans doute été une feuille mâchée, une plante médicinale, un aliment cuit avec d'autres herbes. Les minorités du Yunnan: les Bulang, les Dai, les Hani, les Lahu, les Wa ont conservé jusqu'à aujourd'hui des traditions où le thé n'est pas seulement bu, mais aussi mangé, fermenté en pâte, consommé sous des formes que la civilisation chinoise classique a fini par oublier.
Le Yunnan n'est donc pas une région productrice parmi d'autres. C'est, le point de départ. Tout ce que vous trouverez dans une tasse de thé aujourd'hui, où qu'il ait été produit, descend en ligne directe de ces forêts.

Shen Nong et les premières mentions écrites
La tradition chinoise attribue la découverte du thé à l'empereur Shen Nong, figure mythique réputée avoir vécu il y a près de cinq mille ans. Le récit le plus répandu raconte qu'une feuille de théier, portée par le vent, serait tombée dans l'eau qu'il faisait bouillir. Il aurait goûté, trouvé la boisson rafraîchissante, et reconnu ses vertus. Shen Nong, qui est aussi le père supposé de la médecine chinoise et de l'agriculture, aurait ainsi inscrit le thé dans son herbier des deux mille plantes étudiées.
La légende sert davantage à nommer un commencement qu'à dater un événement. Ce que les archéologues et les textes confirment, c'est que les premières traces de consommation de thé remontent à la dynastie des Han orientaux (25 à 220 après J.-C.). Sous les Trois Royaumes, des textes mentionnent un thé pressé yunnanais. Le thé, à cette époque, est encore un produit régional, parfois cuit en soupe avec du gingembre, des oignons, du sel, dans une préparation très éloignée de ce que nous appelons thé aujourd'hui mais qui ressemble beaucoup à des décoctions de médecine chinoise.
Le premier ouvrage entièrement consacré au thé est le Chá Jīng (茶经), le « Classique du thé », rédigé par Lu Yu sous les Tang, autour de 760. Trois volumes, dix chapitres, qui décrivent la plante, sa culture, sa transformation, ses ustensiles, sa préparation et la qualité de l'eau. C'est à partir de ce livre que le thé cesse d'être une boisson rustique pour devenir un art codifié, et que la Chine se met à le boire pour lui-même.
Tang, Song, Ming, Qing : l'âge d'or chinois
Sous les Tang (618 à 907), le thé devient une boisson de cour, puis populaire. On le boit sous forme de galettes compressées, broyées au mortier, bouillies dans l'eau avec parfois un peu de sel. Les premières taxes sur le thé apparaissent, ce qui en fait un produit stratégique pour l'Empire.
Les Song (960 à 1279) raffinent l'usage. La galette laisse place au thé en poudre, fouetté à l'eau chaude dans un bol à l'aide d'un fouet en bambou, dans une cérémonie et donnera naissance à la voie du thé (chadō) et au matcha tel qu'on le connaît aujourd'hui, qui voyagera plus tard au Japon. Sous les Song, le thé devient un sujet de poésie, de peinture, de philosophie. Les empereurs eux-mêmes en écrivent.
Sous les Ming (1368 à 1644), tout change. L'empereur Hongwu, premier souverain Ming, interdit en 1391 la compression du thé en galettes pour le tribut impérial. Le thé doit désormais être livré en feuilles entières. Cette décision, d'apparence administrative, transforme tout le rapport au thé : on cesse de broyer, on commence à infuser dans une théière, et la forme moderne du thé en feuilles libres apparaît. C'est aussi sous les Ming que se développent les wulong et que se posent les bases de tout ce qui suivra.
Sous les Qing (1644 à 1912), enfin, le thé connaît son apogée commerciale. Le Pu'er devient thé de tribut offert à la cour impériale. C'est en 1733 qu'est fondée Tongxinghao, la première marque de thé Pu'er de l'histoire. Le thé rouge naît dans les monts Wuyi à la fin du XVIIe siècle, ouvrant la voie au commerce massif avec l'Europe.

La route du thé et des chevaux
Bien avant que le thé ne traverse les mers, il a traversé les montagnes. La route du thé et des chevaux (茶马古道, chámǎ gǔdào) est née à la fin du VIe siècle et a structuré, pendant plus de mille ans, le commerce entre le Yunnan et le Tibet. Les caravanes partaient des montagnes productrices, chargées de galettes compressées, et empiler dans des paniers sur les mules et les cheveaux. Ils remontaient vers Dali, Lijiang, Shangri-La, avant de franchir l'Himalaya jusqu'à Lhassa. De là, le thé poursuivait sa route vers le Népal, le Bhoutan, l'Inde.
Le nom de la route raconte le troc qui en faisait la valeur : du thé du Yunnan contre des chevaux tibétains, robustes, indispensables aux armées chinoises. Un aller-retour prenait une année entière. Les mulets portaient les galettes dans des paniers d'osier, le long de pistes étroites, sous la pluie, dans le brouillard, à plus de quatre mille mètres d'altitude. C'est dans ces conditions de transport prolongé, chaud et humide, que le Pu'er a découvert sa capacité à mûrir, à se transformer, à devenir meilleur avec le temps.
La forme compressée en galettes, en briques, en boulettes qui caractérise encore aujourd'hui le Pu'er vient directement de cette nécessité caravanière. Ce qui était pratique est devenu tradition esthétique. Ce qui était un hasard de transport est devenu une signature. Le thé qui se prête le mieux au temps long est aussi celui que l'on a porté le plus loin.

L'arrivée en Europe
Les premiers Européens à goûter du thé sont des navigateurs portugais et hollandais, au début du XVIIe siècle. Le thé arrive à Amsterdam en 1610, à Londres autour de 1657, à Paris peu après. Il est d'abord vendu en pharmacie, comme remède exotique, à un prix qui le réserve à l'aristocratie. Au XVIIIe siècle, son prix baisse, sa consommation s'étend, et la mode du thé conquiert les salons européens.
C'est en Angleterre que le thé prend la place qu'on lui connaît. Catherine de Bragance, princesse portugaise mariée à Charles II en 1662, apporte avec elle l'habitude du thé à la cour anglaise. Trois siècles plus tard, la tasse de thé est devenue l'identité d'un pays. Entre les deux, la Compagnie des Indes orientales a construit un empire commercial sur cette feuille, jusqu'à la guerre de l'opium et au démantèlement du monopole chinois.
Pour répondre à la demande croissante et s'affranchir de la Chine, les Britanniques ont fait planter du théier en Inde (Assam, Darjeeling) à partir des années 1830, puis au Sri Lanka, puis en Afrique de l'Est. L'industrie coloniale du thé naît à ce moment-là. Elle produit en quantité, à bas coût, ce que la Chine produisait artisanalement depuis des siècles. Le thé devient une marchandise mondiale, son origine s'efface, et c'est à cette époque qu'apparaissent les premiers mélanges « English Breakfast », première trahison vis-à-vis de l'idée même de terroir.
Du thé colonial au retour au terroir
Le XXe siècle est celui de la production de masse. Les sachets de thé apparaissent en 1908, par accident, quand un négociant new-yorkais envoie des échantillons dans de petites pochettes en soie que ses clients infusent telles quelles. La feuille brisée, la poussière, l'industrialisation des plantations en Inde et en Afrique nourrissent un marché géant où la qualité du thé devient secondaire. Le thé en sachet vendu en supermarché, aromatisé, mélangé, anonyme, devient la norme. Dans la majorité des foyers européens, on a oublié d'où vient le thé.
Et puis, lentement, un mouvement inverse s'installe. À la fin du XXe siècle, une génération de buveurs commence à s'intéresser à nouveau au thé d'origine, au cru, au terroir, à la cueillette à la main, au producteur. Les maisons de thé spécialisées se multiplient en Europe. Les amateurs apprennent à distinguer un Longjing d'un Bi Luo Chun, un Tieguanyin d'un Da Hong Pao, un Pu'er sheng d'un shou. La Chine, de son côté, redécouvre son patrimoine théier : les galettes anciennes deviennent des objets de collection, les terroirs sont cartographiés, les forêts de théiers anciens sont enfin reconnues comme un héritage à protéger. En 2023, l'UNESCO inscrit le paysage culturel des forêts de Jingmai au patrimoine mondial, première reconnaissance internationale d'un site lié au thé.
Notre travail s'inscrit dans ce retour au terroir. Nous passons de nombreux mois par an dans les montagnes du Yunnan dans le Lincang, à Mengku et à Da Xue Shan. Participer à la cueillette, faire le shāqīng à la main dans les grands wok traditionnels, sécher au soleil, composer en petits lots : ce sont les gestes qui font la différence dans la tasse. C'est, à notre échelle, une manière de remettre cinq mille ans d'histoire à leur juste place. La tasse n'est pas un produit. C'est l'aboutissement d'une chaîne de gestes que des hommes et des femmes répètent depuis des siècles, dans une forêt magique.

Questions fréquentes
Quelle est l'origine du thé ?
Le thé est originaire d'une zone forestière qui couvre aujourd'hui le sud-ouest de la Chine, le nord de la Birmanie, le nord-est de l'Inde et le nord du Laos. C'est dans les montagnes du Yunnan, en Chine, que poussent les théiers les plus anciens du monde, certains de plus de mille ans, et c'est très probablement là que les premiers hommes ont commencé à consommer la feuille de Camellia sinensis, il y a plusieurs millénaires.
Qui a découvert le thé ?
La tradition chinoise attribue la découverte du thé à l'empereur mythique Shen Nong, vers 2737 avant J.-C. Une feuille de théier serait tombée dans son eau bouillante, il aurait goûté, reconnu les vertus de la plante, et l'aurait inscrite dans son herbier. Les premières traces archéologiques et textuelles de consommation de thé remontent à la dynastie des Han orientaux, entre 25 et 220 après J.-C.
Quand le thé est-il arrivé en Europe ?
Le thé arrive en Europe au début du XVIIe siècle, transporté par les navigateurs portugais et hollandais. Premières cargaisons documentées à Amsterdam en 1610, à Londres autour de 1657, à Paris peu après. Il est d'abord vendu en pharmacie comme remède exotique, réservé à l'aristocratie. Au XVIIIe siècle, son prix baisse et sa consommation s'étend à toute la bourgeoisie européenne. L'Angleterre en fait progressivement une boisson nationale, sous l'impulsion notamment de Catherine de Bragance, princesse portugaise mariée à Charles II en 1662.
Pourquoi le Yunnan est-il considéré comme le berceau du thé ?
Le Yunnan abrite les théiers les plus anciens du monde, certains millénaires, qui poussent encore aujourd'hui dans des forêts naturelles, principalement dans les préfectures du Lincang, de Xishuangbanna et de Pu'er. C'est dans cette aire géographique que Camellia sinensis est botaniquement natif. Les minorités du Yunnan Bulang, Dai, Hani, Lahu, Wa, ont conservé jusqu'à aujourd'hui des traditions de consommation du thé sous des formes que la civilisation chinoise classique n'a pas retenues, ce qui confirme l'ancienneté de l'usage.
Quel est le plus vieux thé du monde ?
La question peut s'entendre de deux façons. Si l'on parle des arbres, les théiers les plus anciens identifiés se trouvent au Yunnan, dans les montagnes du Lincang et du Xishuangbanna : certains spécimens dépassent mille ans, et l'on en cite parfois jusqu'à deux mille cinq cents ans, même si la datation reste difficile à vérifier. Si l'on parle des familles de thé, le Pu'er est probablement la plus ancienne dans sa forme actuelle : la culture du thé au Yunnan remonte au moins au Xe siècle, et la compression en galettes pratiquée pour le transport caravanier est attestée depuis plus de mille ans.
Cette longue histoire a produit, à notre avis, ce que le thé a fait de meilleur : le Pu'er, descendant direct des forêts du Yunnan. Pour entrer dans cet univers, notre Coffret Découverte réunit plusieurs thés représentatifs, faits main au Yunnan, de la récolte à la galette.
Pour comprendre la classification, lisez Les six familles de thé. Pour entrer dans le Pu'er, Qu'est-ce que le thé Pu'er.




